La rédaction du bulletin a décidé d'ouvrir une nouvelle page consacrée au « questionnement », à la base de la philosophie. Cette rubrique a un triple but :

  1. éclairer le lecteur sur les préoccupations que les évolutions du monde de la Défense peuvent susciter chez lui, en lui montrant que ce sont des soucis communs que l'ANOCR souhaite voir expliciter par les responsables en charge des affaires,
  2. permettre au lecteur de réagir par rapport aux sujets exposés en proposant à tous ses propres réflexions ou de nouveaux sujets, que la rédaction publiera dans le bulletin ou insèrera sur le site internet de l'ANOCR,
  3. fournir de la matière à tous nos membres, pour présenter nos interrogations à nos concitoyens et surtout aux politiques qu'ils rencontrent régulièrement afin de les alerter sur les conséquences potentielles au moment de voter des mesures ou simplement quand ils se présentent à leurs suffrages.

Les lecteurs sont donc invités à réagir avec la charte habituelle de correspondance militaire (concision, mesure et respect mutuel) à notre questionnement, essentiellement par message internet à l'adresse : ou par courrier postal à l'adresse habituelle de l'ANOCR.

INTRODUCTIONsi vis pacem para bellum

Notre société vit dans une permanente évolution, sous l'influence des innovations technologiques qui rapprochent les personnes, de la mondialisation qui met en contact les cultures, des progrès de l'homme dans sa connaissance du monde et des institutions internationales qui promeuvent la paix.

« Si vis pacem para bellum » est la devise de l'Ecole de Guerre. La dissuasion nucléaire, la puissance des armements modernes, le refus des pertes humaines semblent nous éloigner de ce précepte tout en sagesse. Aurait-on oublié que la préparation de la guerre de demain ne consiste pas à doter le pays des moyens de la défense d'aujourd'hui, encore moins de celle d'hier, quoiqu'ils n'aient jamais été aussi réduits, mais à en imaginer les conditions, recruter et former les troupes nécessaires et produire les armes qui seront alors utiles et efficaces ?

Dans sa contribution au débat préparatoire à la Loi de Programmation Militaire votée par l'Assemblée Nationale en novembre 2013, et au sommet de l'UE de décembre 2013, consacré sous l'impulsion de la France, à l'Europe de la Défense qui voudrait déboucher sur une quelques interrogations auprès de ses membres qui voient notre outil de Défense se réduire dangereusement et notre institution militaire se dénaturer petit à petit.

L'institution militaire est au service de la Nation et non d'intérêts particuliers ou sectoriels. Ultime recours de la Nation, elle a vocation à agir par les armes et aussi en assistance à la population si la situation l'exige, en cas de catastrophe naturelle par exemple.

Les armées, engagées dans des situations généralement exceptionnelles et souvent dangereuses, n'auront l'efficacité que l'on attend d'elles que si elles s'appuient sur :

  • en premier lieu, un statut militaire particulier exigeant des personnels une totale disponibilité, une mobilité sans réserve, une discipline sans faille et un esprit de sacrifice au service de la mission, qui constituent la spécificité du militaire par rapport aux autres citoyens,
  • en second lieu, l'unité de commandement couvrant toutes les fonctions concourant à l'action opérationnelle,...
  • et aussi une forte cohésion des unités, des formations et des moyens adaptés.

Ces éléments fondamentaux de l'institution militaire sont-ils bousculés voire remis en cause par l'accumulation des décisions prises en matière de défense depuis une vingtaine d'années, décisions qui paraissent surtout guidées par un souci d'économies ?

« Cedant arma togae » (Cicéron, Des Devoirs).

Le Militaire cède le pouvoir au Civil quand la sécurité du pays est assurée. Ainsi que l'a décrit Alfred de Vigny, si la condition militaire a ses grandeurs, elle a aussi ses servitudes. En France, c'est en 1945 seulement, sous l'impulsion du général de Gaulle, que les militaires ont obtenu le droit de vote, un an après les femmes. Cependant, et c'est là une différence fondamentale avec la fonction publique, ils ne peuvent ni se syndiquer, ni être membres d'un parti politique, ce qui les rend transparents aux yeux des électeurs. Ils restent de toute manière réservés devant les promesses intenables qu'implique fatalement le système électoral et leur rigueur les retient trop souvent de présenter leur candidature pour des élections. Cette place à part du Militaire dans la société, qu'il cultive volontiers, ne facilité cependant pas la compréhension du monde militaire par le citoyen et par la représentation nationale.

QUESTIONNEMENT


1 – Vers une Défense de l'Europe

L'armée est l'armée de la Nation. Elle ne prête pas de serment d'allégeance à un homme, à une religion ou à un parti. Elle a la charge fondamentale de la Défense de notre pays. La professionnalisation, décidée à la fin du 20e siècle, est désormais irréversible. Elle a clivé notre société et généré un fossé entre la Nation et son armée, même si les opérations que cette dernière a conduites depuis lors lui ont forgé une image positive, si bien qu'il n'y a pas de gros problèmes en matière de recrutement.

Aller vers une armée européenne ? Les expériences d'unités multinationales ont montré la lourdeur d'emploi de formations militaires juxtaposées. Les « CAVEATS », restrictions nationales d'engagement, souvent non écrites, empêchent la complète interopérabilité en opédon de souveraineté, qui placera nos troupes sous total commandement opérationnel UE, et des règlements communs. Et quid des dissuasions nucléaires nationale et britannique dont l'Allemagne et d'autres pays européens ne veulent pas, préférant aujourd'hui le bouclier de l'OTAN ? Peut on construire une Europe de la défense tant que les pays de l'Union ne font pas converger leurs politiques étrangères ?


2 – Maintenir l'efficacité opérationnelle

Le président de la République, confirmant le LBSN 2013, a énoncé les rôles respectifs du personnel civil et du personnel militaire lors de son dernier discours à l'IHEDN : « le militaire pour les fonctions opérationnelles, le civil pour le soutien ». Les dysfonctionnements constatés dans la montée en puissance des Bases de Défense associés aux ratés du logiciel LOUVOIS pour la solde ont montré que cette séparation, qui remet en cause l'unité de commandement – précepte fondamental de l'efficacité opérationnelle des Armées – pouvait avoir de lourdes conséquences sur la confiance du militaire dans le soutien qu'il est en droit d'attendre de son institution. Le vieil adage « un chef, une mission, des moyens », déjà bien mis à mal par la logistique mutualisée, est désormais obsolète.

In fine, les responsables militaires semblent de plus en plus tenus à l'écart des sphères décisionnelles dans un domaine où leur responsabilité est pourtant vitale.

Le drame de LOUVOIS ne risque-t-il pas de se reproduire dans d'autres domaines, à commencer par celui des systèmes opérationnels d'information ? L'efficacité opérationnelle des Armées saura-t-elle se maintenir dans de telles conditions alors que les budgets sont de plus en plus restreints ?


3 – Les Armées en dernier recours

Quand les opérations de redéploiement actuellement en cours, après d'indéniables succès militaires et des succès politiques relatifs, seront réalisées et à supposer que la France ne se lance pas dans une nouvelle opération aéro-terrestre, en Centrafrique ou Syrie par exemple, quel sera le rôle des armées ?

Les armées auront toujours à se préparer aux missions permanentes de défense de la Nation face aux différentes hypothèses de risques et menaces que le Livre blanc a retenues.

La permanence des forces de dissuasion reste le fondement de notre sécurité collective. La protection de notre espace aérien et maritime est une mission permanente des forces aérienne et maritime. Pour l'Armée de terre, nous avons la Défense Opérationnelle du Territoire, en métropole et Outre-Mer. Cette mission majeure, à la base de l'idée de Nation, qui ne peut incomber en totalité aux forces de l'ordre, on l'a vu en Guyane face aux orpailleurs clandestins, nécessite des moyens matériels et humains, d'active et de réserve, et des entrainements adaptés. Le cadre constitutionnel et juridique existe et la demande semble de plus en plus pressante pour déployer l'armée face aux zones de plus grande insécurité. Une telle action impose une délégation de pouvoirs au chef militaire et des règles d'engagement précises et connues de tous.

Entrainement dans les camps de Champagne et du Sud-Est, campagnes de tirs à Cazaux et patrouilles opérationnelles dans notre espace maritime, compagnies tournantes en Afrique et dans les bases Outre-Mer, grands exercices de l'OTAN, formation des cadres et promotion professionnelle des soldats constitueront le quotidien de nos forces armées.

Cependant, en cas de catastrophe naturelle, c'est toujours vers les forces armées que nos concitoyens se tournent en dernier ressort. Les réductions successives de format ont créé de véritables déserts militaires sur le territoire national. Aurons-nous encore les moyens d'apporter une assistance efficace à toute la population ?


4 – L'adhésion de la Nation à sa défense

Il existe une différence manifeste entre l'image que l'Armée a dans la population et l'adhésion des Français à l'effort de Défense. Le livre blanc de 2008 a consacré un chapitre à l'adhésion de la Nation à sa défense, en a souligné l'importance et a préconisé différentes voies permettant de la développer (formation citoyenne, service civique, développement des réserves, ...).

Malheureusement les propositions n'ont pas reçu de suites à la hauteur de l'enjeu et l'on note que certaines décisions prises, comme l'importante réduction de la présence militaire sur le territoire, vont même à contre-courant du but affiché.

Le livre blanc de 2013 ne consacre pas de chapitre à ce sujet et ne l'évoque que marginalement dans un sous-chapitre intitulé « les hommes et les femmes au service de la défense et de la sécurité nationale », la question du rapport de l'ensemble des citoyens à la défense étant d'ailleurs quasiment occultée.

La défense d'un pays démocratique ne peut être efficace que si sa population se sent concernée par cette défense et se montre prête à accepter les sacrifices qui pourront lui être demandés si le pays est confronté à une situation exceptionnelle.

L'insuffisance d'adhésion des citoyens à la défense du pays affaiblit ses capacités de défense et aussi la crédibilité de la dissuasion nucléaire.

Le désintérêt des responsables politiques pour la solidarité de défense, dans le climat de dégradation de la cohésion nationale que nous observons, est surprenant et inquiétant.


5 – Le malaise des armées

Le récent manifeste des « Sentinelles de l'agora » présenté par le Général J.C. Thomann souligne les conséquences graves des décisions qui viennent d'être prises dans le domaine de la défense.

Parallèlement, le moral des armées connaît une baisse d'une ampleur peu commune.

La conjonction de ces deux évènements révèle l'existence d'un malaise profond au sein des armées qui se fonde sur :

  1. une succession de restrictions budgétaires à courte vue, compatibles avec les besoins des engagements du moment, mais dont les conséquences sur les autres exigences de notre défense à court, moyen et long termes ne sont pas apparemment prises en considération ;
  2. des mesures d'organisation portant atteinte à la structure hiérarchique et à l'unité de commandement inhérentes à la fonction militaire et qui conduisent à une dilution des responsabilités illustrée par la scandaleuse affaire Louvois et susceptible d'avoir un jour des retombées catastrophiques dans le domaine opérationnel ;
  3. la civilianisation de postes importants du ministère, conduisant à exclure les militaires de la préparation de l'avenir de la défense, laquelle ne peut se concevoir sans la contribution de ceux qui ont la connaissance et l'expérience de la spécificité de l'action militaire.
  4. Cette situation inquiétante, qui paraît sous estimée par les adeptes du « politiquement correct », incite à en rechercher les causes, les causes immédiates qu'on ne peut négliger, mais aussi les causes profondes dont les deux principales sont :
  5. le flou qui entoure les finalités de défense, notamment depuis la réorganisation de 1996 qui a amorcé la focalisation quasi exclusive des efforts de défense sur les Opex du court terme, en restant très évasive sur les autres exigences actuelles et futures de notre défense ;
  6. le manque de corrélation explicite entre les risques et menaces envisageables et les moyens leur correspondant, défaut majeur des deux derniers Livres blancs, qui n'ont pas cherché à établir une telle corrélation par le biais de scénarios représentatifs des situations que notre pays est susceptible de connaître. A titre d'exemple, le dernier Livre blanc considère la menace terroriste comme « majeure et persistante », mais néglige de définir les organisations et de préciser les moyens nécessaires pour y faire face avec l'efficacité voulue.

Devant la dégradation manifeste de la politique de défense et l'absence de réactions des responsables politiques, l'institution militaire, dans sa vocation au service de la Nation, ne peut rester passive.

Elle ne peut s'enfermer dans un mutisme résigné, elle ne peut non plus se limiter à des manifestations d'indignation ou de colère, rapidement contre productives.

Elle doit engager avec les responsables politiques un dialogue ouvert, libéré de la paralysie du « politiquement correct » et présentant des analyses et propositions constructives et argumentées, permettant de remédier aux lacunes actuelles.


6 – Y-a-t-il un « retour sur investissement » de nos engagements militaires ?

Par le Colonel François Chauvancy qui s'exprime en son nom propre

Tout en diminuant leurs effectifs année après année, les forces armées françaises sont engagées mois après mois dans les opérations les plus diverses depuis 2001 : contre-insurrection en Afghanistan, guerre aéromaritime en Libye, guerre aéroterrestre en zone désertique au Mali, restauration de l'ordre en république centrafricaine, contre-terrorisme en Somalie, contribution à la sécurité intérieure en métropole ou en Guyane, formation des armées locales au titre de l'assistance militaire opérationnelle en Somalie, en Afghanistan et au Mali, guerre maritime contre la piraterie.

Ces missions les plus diverses, sans cesse renouvelées, dans des conditions naturellement imprévues ont-elles contribué à la transformation des armées à leur bénéfice, ou cette transformation n'est-elle que le résultat d'un choix budgétaire ? De même, le Politique, la Nation ont-ils aussi reçu un juste retour sur cet investissement dans le recours aux forces armées ? Question ardue qui mériterait sans doute un livre à elle seule mais qu'il paraît utile d'exposer rapidement dans le contexte actuel.

Ce qu'attend le Politique comme retour de son investissement dans l'Armée.

Ce qu'attend le Politique est sans aucun doute une capacité à montrer concrètement sa détermination à défendre un intérêt général même en recourant à la force légitime. Savoir utiliser l'Armée à bon escient est un moyen de peser sur les décisions de la communauté internationale, d'affirmer une autonomie de décision en fonction des intérêts de la France. Une force militaire crédible reste donc un facteur clé de la souveraineté même si tous les Etats de l'Union européenne sont loin de partager ce sentiment à la différence du reste du Monde.

Aujourd'hui, ce juste retour au profit du Politique semble acquis. Agir à l'extérieur peut permettre aussi de gagner du temps lorsque les difficultés internes sont fortes. Cependant, une forte tension interne ne pourra être compensée par une action extérieure volontariste notamment face au coût d'une guerre ou face à une crise intérieure grave. Ainsi, l'effet positif des engagements militaires s'est avéré temporaire durant les conflits depuis 2008.

Cette réalité conduit à une première question : disposer d'une force militaire complète reste-t-il (restera-t-il) un facteur de la puissance d'un Etat au XXIe siècle ? Le retour sur investissement peut-il être alors apprécié positivement ?

Ce qu'attend la Nation comme retour de son investissement dans l'Armée.

Ce qu'attend la Nation est d'abord que l'Armée protège la population, le pays, les institutions en cas de crise. La population française comprend en effet difficilement que les soldats français meurent pour des causes lointaines et peu convaincantes au premier abord, qu'ensuite le budget de la défense relativement important ne contribue pas directement à sa protection et à celle du territoire d'une manière visible.

Cependant, la perception générale est que les valeurs transmises par l'Armée restent des références pour la société civile. Le débat récurrent sur la suspension du service militaire en est un signe. Il n'est donc pas évident aujourd'hui que la Nation ait le sentiment d'un juste retour de son investissement dans la défense, sinon dans son Armée.

Cette situation conduit à une deuxième question : quelle est la mission prioritaire que la Nation veut donner à son armée : protection, intervention, dissuasion, autre ?

Ce qu'attend l'Armée comme retour de son investissement au titre de ses engagements militaires.

Ce qu'attend enfin l'Armée est qu'elle soit mieux reconnue au sein de la Nation, que la chaîne de commandement soit respectée par le Politique dans ses responsabilités et dans ses attributions, qu'elle soit écoutée, que les moyens lui soient donnés pour des missions identifiées avec clarté. En outre l'engagement militaire sous toutes ses formes nécessite la confiance du Politique d'une part, la confiance de la Nation d'autre part. En effet, les guerres sont d'une durée incertaine et, de fait, plutôt de longue durée. Ce soutien s'avère donc indispensable et sans faille.

Ensuite l'Armée de la République, issue du peuple, sert d'abord le peuple dont un gouvernement n'en est l'expression que pour une durée limitée suite à une élection. L'Armée représente la pérennité de la Nation malgré les régimes politiques. Ceux-ci vivent et meurent. L'Armée demeure. Lors des crises majeures, elle crée ce repère vers lequel chacun se tourne pour se rassurer et être protégé, mission essentielle d'une Armée nationale.

Le retour d'investissement de l'Armée dans sa mission régalienne appelle donc la reconnaissance de la Nation : hommage aux morts et aux blessés, respect du statut militaire, une condition militaire décente et juste, une association aux décisions qui l'engage aujourd'hui et surtout dans le futur. Le retour sur investissement de ses engagements militaires, malgré ses succès, n'est donc pas totalement avéré aujourd'hui pour l'Armée.

Une troisième question apparaît : quelle sera la place future de l'Armée dans nos institutions après les réformes ?

Pour conclure

Les engagements de l'Armée ont-ils finalement été productifs ou contre-productifs pour chacun des acteurs évoqués ? Ne serait-ce que le chant du cygne des armées conventionnelles tel qu'on le lit sous quelques plumes ? Quelques réflexions peuvent cependant éclairer notre réflexion.

  • Un retour d'investissement positif et visible pour la Nation serait sans aucun doute de confier un nouveau rôle social à l'Armée, seule institution qui permet de donner du sens à l'engagement collectif notamment par l'effort et par la prise de risque. L'Armée reste un moule pour le jeune citoyen volontaire. Elle donne une dimension supérieure à la citoyenneté.
  • Un retour d'investissement positif pour le Politique est certes un meilleur rendement militaire du budget consenti mais aussi l'existence d'une force organisée, à forte cohésion, neutre politiquement, non syndiquée et loyale aux institutions, quel que soit le gouvernement en place.
  • Un retour d'investissement positif pour l'Armée est enfin une reconnaissance affirmée au sein des institutions. Elle est la garante confirmée de la pérennité des institutions et de la République grâce à son sens de l'intérêt général et de l'engagement de servir de ses cadres et de ses soldats.

Pour conclure, faut-il encore rappeler Machiavel dans « L'art de la guerre », « les républiques se conservent plus longtemps armées que sans armes ». A méditer.


7 - Où en est la défense de l'Europe ?

Le Sénat vient de produire le rapport d'information n°713, en date du 3 juillet 2013, intitulé: "Pour en finir avec l'Europe de la défense, vers une défense européenne ". La note de synthèse qui l'accompagne et qui illustre la position de nos responsables politiques sur le sujet est à la fois éclairante et décevante.

Eclairante, car elle explicite les raisons du discrédit du concept d'Europe de la défense, mais décevante, en ce que sa présentation du contenu du nouveau concept de Défense européenne reste sommaire et confuse..

Le premier chapitre de cette note s'intitule: "L'Europe de la défense: une impasse conceptuelle, une situation désormais contre-productive". Sans méconnaître les progrès sectoriels qui ont pu être réalisés jusqu'ici, il importe désormais de tourner la page si l'on veut progresser.

Le deuxième chapitre s'intitule: " La défense commune européenne: une impérieuse nécessité, aujourd'hui hors de portée".

Et le troisième pose la question: "Comment passer de l'Europe de la défense à la défense européenne?".

Les auteurs du rapport proposent trois réponses à cette question majeure:

- à court terme, poursuivre les efforts ponctuels engagés, démarche nécessaire mais pas suffisante,

- à long terme, redonner souffle et vie au projet politique européen, vaste programme!

- à moyen terme, créer un "Eurogroupe de défense" permettant d'aller vers "une authentique défense européenne, c'est-à-dire une défense du territoire et des populations".

Cette dernière proposition constitue l'apport majeur du rapport. Elle appelle les observations suivantes.

Le concept d'"Eurogroupe de défense" reprend l'idée de "Coopération structurée permanente" retenue dans le traité de Lisbonne de 2007 mais qui n'a pas depuis connu de traduction concrète. Un tel projet ne peut être envisagé que si l'on prend en compte toutes ses implications potentielles. Ainsi, cet "Eurogroupe" constituera un nouveau sous-ensemble de l'UE, indépendant en matière de défense, mais appelé à jouer dans le domaine de la politique étrangère un rôle qui peut poser problème à l'UE elle-même.

En outre, le projet ne présente pas une vision crédible des exigences de défense en restant principalement sur les opérations extérieures. Il oublie la réalité de ce qu'est la défense proprement dite avec son autonomie de décision, qui implique à une adaptation du concept de souveraineté, et son autonomie d'action qui ne peut se limiter à la seule possession de capacités expéditionnaires. Il n'évoque même pas la place que pourrait y tenir la dissuasion nucléaire.

Enfin le Sénat, dans ce rapport, préconise d'organiser des échanges entre parlements nationaux sur les questions de défense, alors que le même Sénat a souscrit sans aucune réserve à la dissolution en 2011 de l'Assemblée de l'UEO qui avait créée à cette fin!

A l'évidence, le rapport du Sénat n'ouvre pas la voie à des progrès sensibles dans la construction de la défense de l'Europe: une défense européenne "aujourd'hui hors de portée", une vision de la défense bien floue.

Et pendant ce temps, les menaces restent présentes et auraient même tendance à s'accentuer.

La défense de nos populations appelle, au nom des principes de réalité et de pragmatisme, des décisions concrètes urgentes, à savoir:

- dans l'attente de la défense européenne, renforcer les défenses nationales en veillant à ce que les membres de l'Union qui le feront s'attachent à faire converger leurs efforts,

- pour construire cette défense européenne, s'assurer d'une base de réflexion satisfaisante, intégrant la spécificité et les contraintes de l'engagement des forces armées, en prévoyant l'élection aux prochaines élections européennes d'un certain nombre d'anciens militaires ayant la compétence requise..

Par les Généraux (2s) VALERY et CAHUET
et le Colonel CHAUVANCY (en son nom propre)


 8 - Etre patriote un siècle après « Ceux de 1914 »

Liberté et défense de la Patrie, Egalité de tous dans la souffrance, Fraternité que tous les combattants connaissent et bien éloignée de la fraternité souvent de façade d'aujourd'hui, Sacrifice, Courage, Exemplarité, Honneur sont les valeurs à promouvoir encore et dont nous avons encore plus besoin aujourd'hui. Les hommes pour les incarner aussi. La 21e promotion de l'Ecole de guerre composée de 298 stagiaires français et internationaux a reçu le 22 janvier 2014 le nom de « Ceux de Quatorze » en reconnaissance de ces valeurs et des hommes qui les ont incarnées bien au-delà de ce que nous pourrions imaginer ou vivre aujourd'hui.

Dépassant la simple mise en avant d'une victoire, de la glorification sans profondeur des combats, ce sont les hommes que cette promotion d'officiers supérieurs de 73 Etats a souhaité mettre en avant. Ce nom de « Ceux de Quatorze » a une vocation d'universalité, associant tous les combattants du « seconde classe » au généralissime, toutes nations confondues. Il est celui du souvenir du sacrifice, et au-delà, de la réflexion indispensable qui doit concerner non seulement les militaires mais tout citoyen, du « pourquoi » de ce sacrifice. Cependant, la place du militaire dans la victoire ne doit pas être oubliée ou minorée dans les commémorations et surtout pas dans la mémoire de chaque citoyen !

Le choix de ce nom de promotion par les officiers stagiaires est donc opportun. Il permet d'évoquer un certain nombre de réflexions qui secouent notre société. C'est en effet cette réécriture possible, sinon cette incompréhension contemporaine du sens du devoir de ces millions d'hommes qui ne sont pas allés « à la guerre » par plaisir. D'aucuns pourraient aussi faire croire que c'était par la contrainte. Oui, sans doute, mais par la contrainte sociale dans l'intérêt d'un pays agressé. Le citoyen doit défendre son pays y compris par une arme. Oui, sans doute, mais par la contrainte individuelle issue de l'instruction publique de la IIIe République qui rappelait sans cesse la perte de l'Alsace-Lorraine conquise par l'Allemagne prussienne en 1871 – et de l'éducation familiale qui rappelait le sens du devoir.

D'aucuns diraient aussi que la population française avait été manipulée pour accepter la guerre, que la jeunesse n'avait pas voulu la faire, que la désertion existait, qu'il y a eu même des fusillés pour l'exemple, acte aujourd'hui jugé inacceptable. Oui, sans doute. Il y a eu des déserteurs comme dans toutes les guerres. Cependant, en août 1914, l'état-major de l'armée française escomptait 13 % de réfractaires : il n'y en eut que 1,5 %. Oui, il y a eu des fusillés pour l'exemple durant la Première Guerre mondiale, soit 740 fusillés pour l'exemple en comptant les civils (Nicolas Offenstadt interviewé sur Mediapart le 25 janvier 2014). A comparer aux 1,3 million de morts français de cette guerre, quelle importance faut-il donner aux uns et aux autres ?

N'effacerait-on aujourd'hui l'Histoire qui a eu lieu au profit d'une certaine forme d'idéologie ou en raison d'une part d'igno­rance ? Comprendre la Grande guerre, ses causes, ses sacrifices, ses morts, ses conséquences sur la France, sa place dans le monde « d'après » mérite d'être enseignée à l'école en profondeur plutôt que d'autres thèmes plus idéologiques, plus axés sur les droits qui, certes à aborder mais à une juste place, brouillent l'image de la France, de son passé, de son présent donc. Le sens du devoir de « ceux de Quatorze » doit être enseigné car il a été exemplaire.

Avec notre état d'esprit actuel, aurions-nous été capables de monter à l'assaut des tranchées ennemies au nom du devoir, l'offi­cier devant, les soldats le suivant, sachant que peu d'entre eux reviendraient ? Qu'aurions-nous fait avec seulement cette conviction personnelle : « c'est mon tour et je ferai du mieux que je peux dans cet enfer » ? Quel sens du devoir et du sacrifice pour défendre son pays et sa population, quel courage ces hommes ont-ils eu !

Reconnaissance pourtant bien oubliée lorsque je constate le peu de public aux cérémonies du 11 novembre. Seule l'action du maire peut obtenir une participation des écoles... si cette commémoration ne tombe pas lors d'un « pont ». Ne devrait-on pas supprimer ce jour « férié » pour en faire une journée officielle de commémoration et du souvenir à laquelle la participation serait obligatoire : écoles, administrations et pourquoi pas les entreprises sous une forme à imaginer ?

Parfois, j'entends aussi le mot de « bouche­rie » que ce soit sous la plume de quelques journalistes ou de quelques personnes pour qualifier cette Grande guerre, grande non par sa gloire mais par sa longueur et l'exem­plarité des sacrifices individuels et collectifs. Qualifier cette guerre de «boucherie» est une marque de mépris envers les combat­tants qu'ils aient été français, allemands ou d'une autre nationalité.

La guerre n'a jamais été fraîche et joyeuse, elle n'a et sera jamais « propre ». Il y aura toujours du sang et des larmes, des morts, des blessés, des mutilés, des familles endeuillées. Reconnaître le sens du devoir, le sens du sacrifice, le sens de l'engagement me paraît à la fois juste et honnête. Nos contemporains sans doute affaiblis par des dizaines d'années de paix peuvent juger aujourd'hui mais cela me paraît une position bien confortable.

Quant au devoir de mémoire, doit-il s'affran­chir d'une histoire officielle nationale qui donne du sens, qui mobilise et contribue à la cohésion de la Nation ? Cela ne signifie pas occulter une partie de cette histoire mais de faire le choix des faits qui la construisent et la font avancer avec force et vigueur. Une vision commune doit être construite et partagée, sinon imposée. Les polémiques historiques, souvent le fait de groupes minoritaires et contestataires que nous subissons depuis plusieurs années, doivent être combattues.

Enfin, une question finalement apparaît : être patriote a-t-il encore un sens aujourd'hui alors que l'on fait appel souvent au patrio­tisme économique depuis quelques mois, sans doute mieux accepté ? Je repren­drai volontiers ce discours de François Hollande, candidat, le 29 avril 2012 : « Le patriotisme c'est servir une cause qui est plus grande que nous, c'est ce qui nous permet de nous dépasser nous-mêmes, de dépasser nos frontières ». N'est-ce pas ce que cette guerre de 1914-1918 nous apprend peut-être, nous rappelle sûrement ?

Par le Colonel François CHAUVANCY (s’exprime en son nom)
Blog : http//chauvancy.blog.lemonde.fr/


9 : la gestion de la crise ukrainienne

par le Général 2s CAHUET

L'aggravation de la situation internationale depuis une dizaine d'années, au Moyen-Orient, en Afrique et maintenant en Europe, s'est étrangement accompagnée d'une réduction significative de la puissance de la France, de l'Europe, de l'OTAN.

L'Occident, prétentieux donneur de leçons, ne brille pas par son comportement face au drame syrien, dont on n'est pas encore sorti loin s'en faut, ni face à celui qui s'annonce en Ukraine. Plus préoccupé par la mondialisation des puissances financières et économiques que par le sort des peuples, il porte sur l'actualité des jugements discutables et prend des initiatives souvent inadaptées et parfois contreproductives. Dépassé par les événements, il montre les limites du « soft power » qui entend remplacer les rapports de force par les bonnes paroles, la diplomatie et les menaces, aussi symboliques qu'inefficaces.

Notre pays a produit deux Livres Blancs sur la Défense et la Sécurité Nationale, qui, ayant à répondre aux perspectives d'évolution de la conjoncture, ont, à juste titre, privilégié les fonctions « de connaissance et d'anticipation ».

Ces deux documents ont en effet largement focalisé leur attention sur ces fonctions plutôt séduisantes. Ils avaient aussi l'objectif d'adapter la défense française aux menaces à venir, donc « à anticiper », et bien sûr d'engager une réflexion stratégique sur la puissance française, son influence sur les relations internationales. Ont-ils rempli leur rôle ? Ont-ils anticipé la crise ukrainienne ? Si oui, ont-ils envisagé avec pertinence les réponses à y apporter par la France seule, la France au sein de l'OTAN, la France au sein de l'Union européenne ?

Pas vraiment. Le Livre blanc de 2008 cite deux fois l'Ukraine principalement au titre de la coopération avec l'OTAN. Le Livre blanc de 2013 ne cite pas une fois l'Ukraine. Alors, échec du processus de la réflexion « prospective » au sein du ministère de la défense, au sein du ministère des affaires étrangères ? Echec des fonctions « connaissance et anticipation ? Manque d'écoute politique des signaux retransmis par les ambassades ou les services de renseignement ?

Echec total dans tous les cas car comment répondre à une menace si les organismes étatiques ne sont pas capables de les discerner à temps ?

Or, face à la dégradation de la situation, on ne peut plus se contenter d'attendre, d'engager des concertations sans résultat, de lancer des déclarations aussi belles que sans effet. Notre pays ne peut rester inactif et doit, avec le pragmatisme qui s'impose, appliquer cette exigence d'anticipation qu'il ne cesse de prôner.

Cette anticipation consiste à discerner les hypothèses plausibles d'évolution de la situation, à étudier celles qui appelleraient un engagement militaire de notre pays et s'y préparer concrètement par des premières mesures d'organisation, d'équipement et d'entraînement, de façon à ne pas être pris en flagrant délit d'impréparation et d'improvisation s'il nous faut un jour intervenir. Il va sans dire que cette anticipation est d'autant plus nécessaire que nos capacités militaires considérablement réduites ces dernières années, ont été orientées vers des hypothèses d'engagement qui ne seront peut-être pas celles qui nous attendent effectivement.

La Suède, qui n'est pas membre de l'Otan, vient d'annoncer son intention de relever sensiblement son budget militaire. C'est manifestement le chemin de la responsabilité que nous montre ce pays.

- Allons-nous donc rester les bras ballants devant ces perspectives, après celle de la Crimée, d'annexions successives de territoires appartenant à un pays souverain et partenaire dont nous avons garanti la sécurité et l'intégrité ? Et après ?

- Ne serait-il pas urgent de préparer nos forces armées à un conflit de cette nature, d'une autre ampleur que ceux que nous avons vécus depuis la seconde guerre mondiale ?

- Ne faudrait-il pas rapidement ré analyser en profondeur les moyens militaires de l'OTAN, de l'Union Européenne et de chacun de nos pays pour les doter des ressources leur permettant de prévenir ces situations à l'avenir ?


10 : Face à la montée des dangers, quelles nouvelles exigences pour notre Défense ?

par les Généraux 2s D. VALERY et J.J. CAHUET

Les évolutions constatées et prévisibles de la conjoncture internationale interdisent de rester passif face à la montée des dangers. Notre pays et l'Union constituent des proies convoitées et très vulnérables dans un contexte de mondialisation où la finance et l'économie l'emportent sur le politique et privent progressivement les peuples de la maîtrise de leur destin.

Le simple bon sens impose un réexamen de nos choix actuels. Sans remettre en cause nos excellentes capacités d'opérations extérieures, il paraît indispensable d'engager sans tarder une double action de renforcement de la défense du territoire national d'une part et, d'autre part, de lancement de la construction d'une puissance militaire à l'échelle européenne, puissance de protection crédible et puissance d'influence reconnue sur la scène internationale.

1/ Les exigences de défense territoriale.

Les Armées constituent le Recours ultime de la Nation en cas de troubles graves en vue d'assurer la défense du territoire national dans son intégrité. Cette idée reste très présente dans l'esprit de nos concitoyens. La défense du territoire intervient, d'abord, dans les périodes de tension limitée n'impliquant une déstabilisation de la société ; il s'agit alors de fourniture de moyens aux services publics et notamment aux forces de l'ordre (tels que la participation à Vigipirate). Elle entre en jeu surtout dans les situations exceptionnelles pour lesquelles les services publics ne sont plus en mesure de faire face aux événements (agression militaire, agression terroriste, dysfonctionnement majeur, catastrophe,...) .

Il s'agit alors de la prise en charge par les armées de missions s'inscrivant en prolongement de l'action des forces de l'ordre dans le domaine de la sécurité et s'ouvrant aux différents aspects de l'assistance à la population, allant des missions de présence dans des zones traumatisées à des missions de rétablissement de fonctions de la vie sociale mises à mal par les événements (protection, transport, ravitaillement, santé,...) .

A l'évidence, cette défense exige des effectifs militaires nombreux avec une composante réserves importante, une organisation comportant une part de régionalisation des moyens favorisant la réactivité et enfin un entraînement donnant aux intervenants militaires une bonne connaissance du terrain et de leurs interlocuteurs civils.

Malheureusement, depuis une vingtaine d'années, les armées ont été éloignées de cette vocation de défense du territoire avec une réduction drastique des effectifs de l'armée d'active, une dissolution précipitée des formations de réserves affectées à cette mission et une réorientation quasi exclusive sur les opérations extérieures. Il est d'ailleurs significatif que le dernier Livre blanc ait réduit la défense du territoire au seul renfort des forces de l'ordre, omettant les situations exceptionnelles pouvant aller jusqu'aux états d'exception (état d'urgence, état de siège).

Au moment où les menaces de terrorisme sur notre sol s'accentuent, il semble urgent que les autorités politiques et militaires mesurent les insuffisances actuelles et s'attachent à revitaliser notre défense du territoire.

2/ L'émergence d'une défense européenne.

L'affaiblissement manifeste de la prééminence de l'Occident sur la scène internationale et les interrogations que posent la pertinence de ses choix et les résultats de ses interventions montrent aux Européens qu'ils ne peuvent plus tout attendre d'un recours à l'OTAN et d'un alignement systématique sur les Etats-Unis et qu'ils doivent prendre en charge eux-mêmes leur propre défense.

L'Europe doit devenir une puissance militaire autonome assurant sa propre défense et disposant d'une influence reconnue sur la scène internationale.

Pour y parvenir, il convient de ne plus se réfugier dans les discours d'intention sans lendemain, les successions de réunions et de conférences internationales généralement stériles mais de s'attaquer au cœur du problème qui fait ressortir trois conditions majeures :

- la communauté de défense doit se fonder sur les impératifs de défense collective du territoire et des populations des Etats intéressés et non sur des objectifs d'opérations extérieures sur lesquels il y aura souvent divergence de perceptions,

- engager ces Etats à réaliser un socle de forces significatif avec, pour les forces terrestres, la reconstitution progressive de grandes unités formées et entraînées au combat à haute intensité, à partir desquelles pourront être dégagées les capacités de projection extérieure et de défense du territoire,

- démarrer avec un petit nombre d'Etats convaincus et disposés à faire les efforts nécessaires, comportant pour le moins la France, l'Allemagne et la Pologne.

L'Union européenne a fait le premier pas en offrant aux Etats qui le souhaitent la possibilité de créer une « Coopération structurée permanente » de défense (Traité de Lisbonne de 2007), idée reprise par le Sénat français (rapport du 3 juillet 2013) sous forme d' « Eurogroupe de défense ».

La balle est désormais dans le camp des Etats concernés et plus particulièrement de la France qui doit prendre le leadership de l'entreprise, car elle apporte l'armement nucléaire et est le pays le plus engagé dans les questions de défense face au terrorisme.

Conclusion :

Ne serait-il pas opportun de repositionner la Défense au rang des premières priorités dans la hiérarchie des préoccupations et des engagements (y compris financiers) de nos responsables politiques ?

 


11: L'avenir de nos armées, de l'incompréhension à l'inquiétude

par les Généraux 2s D. VALERY et J.J. CAHUET

L'une des responsabilités majeures de nos décideurs politiques est d'assurer l'adaptation de l'outil de défense aux risques et menaces auxquels notre pays pourra se trouver confronté à court, moyen et long termes.

25 ans après la disparition de la menace du pacte de Varsovie, les pays de l'Union européenne assistent à une accentuation progressive et sévère de la tension internationale. Jamais leurs armées n'ont été autant engagées sur des théâtres d'opérations de plus en plus proches de leur territoire et nul ne peut prédire quelle sera l'évolution de la situation en Ukraine, pays géographiquement situé en Europe et même candidat à l'UE. De plus, la profonde dégradation de la situation en Afrique comme au Moyen Orient génère une spectaculaire montée des dangers, y compris au sein même de notre territoire.

Une telle situation pose la question de l'urgence d'une actualisation de notre défense.

Le concept de défense

Ce concept, dans l'esprit de la majorité nos concitoyens, se fonde sur les évidences suivantes :

  1. Le monde reste dangereux et dominé par les rapports de force dont l'expression ultime se situe dans le conflit des armes, en dépit des espoirs nourris par les perspectives des « dividendes de la paix » et les vertus du « soft power ».
  2. La défense du pays (et de l'Europe) suppose l'existence d'une puissance militaire capable de dissuader un ennemi potentiel et de le combattre avec succès si celui-ci l'agresse.
    Notre pays doit à cette fin se préparer à faire face à toute la gamme des risques et menaces envisageables en y apportant les réponses adaptées, de l'interposition type Casques bleus à l'engagement de combats de haute intensité et de haut niveau en passant par la défense du territoire et l'assistance à la population lorsque les moyens normaux des services publics sont dépassés. Il doit s'attacher à traiter les conflits du moment mais aussi à se mettre en mesure de passer rapidement à tout nouveau mode d'engagement que pourrait requérir l'évolution de la situation.
  3. La crédibilité de la puissance militaire repose sur :

- un soutien sans faille de la nation,

- une autonomie de décision et d'action suffisante, comportant :

- des capacités de combat de haute intensité d'un niveau suffisant,

- une aptitude à durer par montée en puissance à partir des réserves,

- des capacités de défense du territoire.

Ce concept basique, pertinent et cohérent ne se retrouve pas dans les orientations actuelles de notre défense.

Des constats inquiétants

Le décalage observé, qui ne met pas en cause l'excellence des efforts réalisés dans la préparation et l'exécution des opérations extérieures, est illustré par le constat d'un certain nombre d'anomalies, voire d'incohérences qui suscitent l'incompréhension et dont les principales méritent d'être rappelées.

* En premier lieu, face à l'accroissement des menaces, la France et l'Europe réduisent leurs capacités militaires alors que les arsenaux d'armement se développent dans le reste du monde.

* Les exigences de défense directe du pays se trouvent estompées par une focalisation quasi exclusive sur les opérations extérieures qui se traduit par des contrats opérationnels minimalistes et des formats d'armées d'une taille critique, elles-mêmes mises en difficulté par les aléas de renouvellement des matériels usés.

* L'ampleur des amputations imposées aux armées (les forces terrestres, les plus touchées, se voient passer – en vingt ans - de 3 corps d'armée et la FAR soit 15 divisions à 7 brigades interarmes en 2018) a principalement obéi à la recherche d'économies budgétaires mais ne s'est pas accompagnée d'une évaluation des pertes de capacités opérationnelles que l'on – le politique et le chef militaire – cherche plutôt à camoufler, ni de la définition des modalités de la remontée en puissance que les événements pourraient exiger.

* Face aux risques terroristes sur le territoire dont l'importance s'est accrue, les armées ont perdu le rôle important qu'elles avaient naguère avec des forces affectées à cette mission et comportant une composante importante de réserves (sur cette mission le contrat opérationnel n'est plus que de 10.000 hommes des forces terrestres, soit le quart du nombre de gendarmes mobiles).

* La défense européenne, affichée comme un nécessité absolue, ne fait l'objet que de vœux pieux, jamais accompagnés de la définition de ce qu'elle doit être, des objectifs concrets à retenir et des voies permettant de les atteindre.
* L'ancrage des armées dans la nation, indispensable à la défense d'un état démocratique, se désagrège avec l'affaiblissement de la présence et du rôle des armées sur le territoire et l'absence d'une sensibilisation des jeunes à leur devoir de solidarité nationale.

* L'autonomie de décision et d'action dans le domaine de la défense reste aujourd'hui très limitée .

Une clarification nécessaire

Ces anomalies sont de nature à nourrir un certain désarroi dans les armées qui en viennent à s'interroger sur leur vocation et sur leur place dans la nation mais qui gardent la confiance des citoyens, comme l'illustre le sondage ci-dessous :

niveau de confiance

Si l'on considère les enjeux de la politique de défense, à savoir les intérêts majeurs de la nation et la vie de la population, il paraît difficilement imaginable d'en rester là.

Remédier aux insuffisances des choix actuels suppose, d'une part, le retour de la prééminence de l'intérêt supérieur de la nation qui s'est progressivement effacé devant la montée des individualismes et corporatismes à tous les niveaux de notre société et, d'autre part, le retour à une vision globale et prospective du traitement des questions de défense qui ne peut rester confiné dans les seules approches court terme et sectorielles.

Le rôle qu'ont à jouer les responsables politiques appelle quelques observations. Le thème de la défense est rarement abordé par l'ensemble des personnalités politiques, que ce soit à l'occasion des élections présidentielles ou encore lors des dernières élections européennes où l'on n'a pas vu de candidats français s'engager sur des propositions concrètes de construction d'une défense européenne.

Cette paralysie découle de l'absence d'un débat politique ouvert sur le sujet, due notamment au choix de réserver le soin d'élaborer, au nom de tous, les décisions en matière de défense à un nombre limité d'acteurs, d'ailleurs très sollicités par les lobbies concernés. Les insuffisances relevées dans les orientations actuelles décrédibilisent cette pratique du « domaine réservé » et appellent donc à renouer avec un débat ouvert sur la défense, libéré du ralliement systématique à une doctrine officielle.

Il paraît urgent que les politiques se réapproprient les questions de défense et que les citoyens demandent instamment aux prochains candidats à l'élection présidentielle, qui aspirent à prendre en charge le destin de notre pays, de proposer une politique répondant aux exigences à court, moyen et long termes de la défense de notre pays et de l'Europe et fixant de façon claire et précise les finalités des armées.


12 :Attentats de janvier 2015 - Des voies à explorer

par les Généraux 2s VALERY et CAHUET

Les attentats des 7 et 8 janvier 2015 et le risque de les voir se reproduire, éventuellement à plus grande échelle, ont conduit la population française et européenne, à prendre conscience de l'affaiblissement critique de la défense de nos pays. La grande manifestation du 11 janvier 2015 a été l'occasion donnée au peuple pour imposer à la classe politique une profonde remise en question de son dogme selon lequel puiser dans les ressources de la Défense permettait de faire face aux dépenses de fonctionnement que semblait nécessiter la recherche de la paix sociale laquelle s'avère être un échec profond.

Désormais, la question de l'intégration républicaine, mise à mal par l'abandon du Service National, se pose avec insistance, et plusieurs hommes politiques, dont le Président de la République lui-même, préconisent d'intensifier le Service Civique et de développer la réserve citoyenne ou même de revenir au Service Militaire obligatoire pour 4 mois ou plus.

DES VOIES PROMETTEUSES

L'expérience des EPIDE s'avère aujourd'hui exemplaire. Non seulement, la teinture militaire (discipline, respect, horaires, uniforme, salut aux couleurs et chant de l'hymne national), a développé chez tous les volontaires le sens de l'effort individuel et collectif, mais aussi le respect de soi-même et donné finalement des résultats très honorables en termes d'emploi. Ils peuvent servir de base à une élargissement soit par volontariat, soit par obligation selon critères de niveau d'étude, au titre d'un impôt de défense dû par chaque citoyen à son pays.

Dans le même esprit, la mise en place dans les métropoles du territoire national du SMA, le service militaire adapté qui donne de bons résultats outre-mer, serait un bon moyen de fournir non seulement un bon complément de formation aux jeunes des banlieues, mais aussi de les re- socialiser plutôt que de les laisser traîner dans les rues.

Une autre piste complémentaire, qui corrigerait les défauts ayant fait abandonner le Service Militaire d'antan tout en redonnant à la Nation une force de Défense utile, formée et mobilisable, serait la création d'une Garde Nationale à vocation locale et régionale.

REVITALISER LA DEFENSE DU TERRITOIRE

Une Garde Nationale, comme la France l'a connue au 19° siècle, a pour rôle la Défense de la Nation au niveau local : défense de la Cité, des points sensibles, des frontières. Elle ne nécessite pas obligatoirement des formations approfondies et des moyens technologiques sophistiqués. En revanche, la connaissance du terrain, des habitants, des forces de sécurité (gendarmerie et police municipale) et des autorités locales est fondamentale pour la rapidité de réaction.

Formation centralisée au cours du Service National (militaire comme civique) qui leur donne le titre de Réserviste de la Défense, entraînements locaux décentralisés sous le contrôle de l'armée d'active, bénévolat et reconnaissance officielle locale (notables) seront les facteurs de réduction des coûts, d'abondance de volontariats et de qualité du service. L'ossature de l'encadrement devrait être assurée par l'armée d'active et les cadres de réserve, les anciens des EPIDE ayant obligation d'y servir pendant une durée à déterminer.

VERS UN CONSEIL EUROPEEN DES DEVOIRS DU CITOYEN ?

Et puisque les responsabilités des Régions sont en cours de redéfinition, elles pourraient en être les véritables titulaires, sans négliger un minimum de coordination nationale.

En effet, on a beaucoup parlé des droits de l'homme en Europe avec l'arrêt de la CEDH sur les syndicats, pourquoi ne pas créer un conseil européen chargé des devoirs du citoyen (CEDC) puisque tous les pays européens sont plus ou moins touchés par ces difficultés ?

 

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